dimanche 6 juin 1976

Rolling Stones (Abattoirs de Paris)

Soutenus par une fantastique campagne de publicité, cinq Rolling Stones et leurs musiciens ont donc débarqué au Pavillon de Paris, à La Villette, rebaptisé pour la circonstance les " abattoirs " (le Monde du 8 juin). Le " truc " a déjà servi. Aux Beatles, qui, en 1969, lancent sur le marché leur " let it be " (que cela soit), les Stones répliquent quelques mois plus tard par un brutal " let it bleed " (que cela saigne). Auréolés de leur image de méchants loulous, ils ont repris la route pour un slalom européen de deux mois où n'ont été oubliées ni l'Espagne de Juan Carlos ni la Yougoslavie de Tito. Quarante mille spectateurs les ont vus à Paris. Dix-huit mille les verront à Lyon, trente mille à Nice. Les calculs de businessmen n'expliquent pas tout. Il existe un phénomène " Rolling Stones " qui survit à la fatigue des idoles et aux particularités d'un public qui, depuis les années 60, a changé. Est-ce parce qu'ils avaient tout pour déplaire que le succès vint si rapidement ? Leurs mines patibulaires, leurs déclarations provocantes, vont en tout cas excéder une Angleterre qui sort à peine de sa gangue victorienne. Des journaux protestent. Les parents, qui ne dédaignent pas à l'occasion fredonner quelque mélodie des Beatles, se hérissent. Cette musique saccadée, rageuse, n'est pas la leur. Chez les jeunes, l'engouement est immédiat. L'odeur du haschisch Fondé sur le rejet des valeurs musicales admises et des normes sociales en vigueur, ce succès va être soigneusement exploité. Autant par authenticité que par habileté, les Rolling Stones ne se départiront jamais de leur image d'affreux du show-business, poursuivant depuis treize ans une carrière émaillée de scandales, d'interdictions et de poursuites judiciaires pour usage de stupéfiants. La fascination joue encore. Mais amortie par le temps. Au fil des années, le public du groupe s'est élargi : jeunes cadres venus se retremper dans l'atmosphère de leurs dix-huit ans, loulous de banlieue, étudiants ou lycéens, comme ce week-end au Pavillon de Paris. Les projecteurs rallumés, ils regagneront la sortie, sans provoquer ces débuts d'émeutes que toute apparition du groupe déchaînait il y a peu. À trente ans passés les idoles sont usées. Arrivé tôt vendredi aux " abattoirs ", Mick Jagger, le chanteur du groupe, traîna la savate et serre contre lui une bouteille de Vichy. Entouré par le même service d'ordre impressionnant, Keith Richard, le guitariste-vedette, est d'une pâleur cadavérique. Ratatiné sur lui-même, il fixe à trois pas un regard vide et gagne sa loge mécaniquement. Dans le public, à qui l'on a infligé une médiocre première partie, des cigarettes circulent. Une forte odeur de haschisch envahit peu à peu l'atmosphère surchauffée. Et puis, tout à coup, la machine se met en route, le choc, lent à venir, se produit Galvanisée par le bruit infernal que répand aux quatre coins de la salle un mur d'enceintes acoustiques haut comme trois hommes, la foule se dresse, oscille, trépigne, communie et explose. Les Stones retrouvent leur pouvoir, mélange de " ficelles " de vieux briscards de la scène et d'intuition aiguë du public, de ses fantasmes et de ses frustrations. Silhouette androgyne et maniérée, Jagger ondule du bassin et porte son index à la bouche comme une midinette prise en faute. Sex symbol lascif et provoquant, c'est l'homme-orchestre de ce maelström de décibels et de trépignements. De leur répertoire émaillé de titres à références sexuelles, les Stones ont tiré pour cette tournée européenne une version remaniée de Star Fucker (littéralement) le Baiseur d'étoile que Jagger interprète en luttant avec un énorme phallus gonflable, surgi des profondeurs de la scène, qu'il finit par terrasser tandis que s'élève du public une longue clameur de victoire. L'ensemble du spectacle provoque une formidable décharge d'adrénaline, comme si la foule trouvait soudain l'occasion de se défouler, d'oublier quelques minutes le " dodo-boulot-métro " quotidien. À en juger par les textes des morceaux peaufinés par Jagger et Richard, la portée du message des Stones est mince. Le public, d'ailleurs, ne s'y trompe pas, et quand Jagger, ruisselant, invite avec un horrible accent cockney la foule à scander avec lui " You can't always get what you want " (" On ne peut pas avoir toujours ce que l'on veut "), ce n'est pas des poings qui se lèvent, mais des milliers de mains qui se tendent, révélant chez le public plus de désarroi que de révolte.

Le Monde