Dans son genre, c'est un chef-d'œuvre. Du comique fou absolu, qui vous empoigne, et surtout qui provoque en vous une adhésion enthousiaste, cette sorte d'excitation qui vous prend lorsque vous regardez les dernières foulées d'un 100 mètres, d'un steeple, ou quand l'attaque, au football, va marquer le but, mais là, avec Double mixte, ça ne dure pas dix secondes, mais deux heures, et c'est si enlevé, si brillant, qu'il n'est pas question d'arrêter le délire, de faire un entracte.
L'histoire est celle d'un certain Bob Smith, à Londres, qui a deux épouses " légales ", dans deux domiciles conjugaux. Il est chauffeur de taxi (propriétaire de son engin), ce qui lui permet, en mentant sur ses horaires, sur ses jours d'arrêt de travail, de dispatcher ses devoirs d'époux entre ses deux moitiés.
Accident de la circulation : Bob, dans le cirage, est emmené à l'hôpital, et il donne, à deux personnes différentes, deux adresses, l'une à Picadilly, l'autre à Soho. A partir de là, aventures, coups du sort, collisions, vont faire traînée de poudre, dans une corrida insensée qui emporte les deux épouses, les deux inspecteurs de police des deux quartiers, et les deux copains (Bob Smith le bigame et son ami Jeff).
D'énorme mensonge en énorme mensonge, Bob Smith va faire preuve, à toute vitesse, d'une telle imagination et d'une telle présence d'esprit qu'au moment où, coincé de toute part, il avoue, à tout le monde réuni, la vérité, personne ne pourra le croire.
Aucune caleçonnade. Ce n'est pas graveleux une seconde, ni vulgaire. C'est un miracle d'enchaînement dingue dynamique (Feydeau, à côté, est une tortue ramollo). Le dialogue, adapté par Jean-Loup Dabadie, est irrésistible de drôlerie pure et simple.
Christian Clavier joue Bob Smith. Il fait ça à la Buster Keaton, c'est-à-dire que sous cette avalanche d'imprévus et de catastrophes, il reste de marbre. Mais cette impassibilité, qui fait merveille, est spéciale : ses yeux comme paralysés expriment à la fois l'ahurissement, le type pris de court, dépassé, la panique, l'abandon, la stupidité, la ruse, le je-m'en-foutisme, si bien que l'infinité du comique sauvage de la pièce est sans cesse traversée par le tragique, et par un retour très senti au réel : voilà un remarquable acteur.
Excellents sont aussi Stéphane Bouy (le policier vachard), Marc Dudicourt (le policier papa gâteau qui ne voit le mal nulle part, et qui donne à cette farce sa note d'émotion fraternelle), Gérard Rinaldi (le copain Jeff qui n'est marié qu'une fois, et qui en bave), ainsi que Marie-Anne Chazel et Julie Arnold (les deux malheureuses). Tous sont dirigés au mieux par Pierre Mondy.
Il semblerait que la morale de la pièce serait que la bigamie, ou, mieux, la polygamie, est une solution rêvée à la tristesse, aux frottements, à l'enfermement des ménages, et qu'en Angleterre il n'est pas difficile d'être marié deux fois, même si cela fait encourir, d'après l'inspecteur de Piccadilly, quinze ans de prison.
Rappelons tout de même qu'en France, aux termes de l'article 340 du code pénal, la bigamie est un délit, punissable de six mois à trois ans, et de 500 à 30 000 francs d'amende. Comme l'acte de naissance, nécessaire pour se marier, porte normalement la mention du précédent mariage, un remariage illégal implique une complicité de l'officier d'état civil, qui encourt les mêmes peines, ou du moins sa négligence.
La polygamie fait, dans de nombreux pays du monde, le bonheur des épouses, et c'est sans doute pour compenser sa sévérité à propos de la bigamie que la loi française a dépénalisé, en 1975, l'adultère : ce n'est plus un délit, il n'est pas punissable, il est tout au plus une cause de divorce, mais même pas une " cause péremptoire " : l'époux ou l'épouse convaincu (e) d'adultère ne voit pas nécessairement le divorce prononcé à ses torts.
MICHEL COURNOT.
Mise en scène de Pierre Mondy ; pièce de Ray Cooney
avec Christian Clavier, Marie-Anne Chazel, Gérard Rinaldi
