Constant Jannelot a "une très belle fortune". Il la tient de ses parents, il se tourne les pouces, sa seule occupation est de peindre à l'huile deux ou trois croûtes par an et d'offrir d'excellents diners aux critiques d'art qui lui offrent _ retour d'ascenseur _ d'excellents articles.
Gabrielle Jannelot, son épouse, a un méchant fond sous des dehors généreux. C'est l'un des "secrets" de la pièce. Gabrielle est un monstre de jalousie, d'envie. Elle ne supporte pas de voir le bonheur d'autrui. "Une criminelle", dira son mari lorsqu'il aura compris la chose, au dernier acte, "elle fait le mal avec passion, une passion constante et sombre". Gabrielle, entre autres méfaits, brise les ménages.
Sa meilleure amie, Henriette, est veuve: le mari est mort dans un accident de la route (Bernstein ne nous dit pas si Gabrielle avait trafiqué les freins de la voiture). Henriette a manqué se remarier avec un séduisant amoureux, Charlie Ponta: Gabrielle a saboté cela, par des mensonges.
Un nouveau candidat, fou d'Henriette, apparait: Denis Le Guenn, diplomate et "une très belle fortune". Le critique dramatique Brisson remarquait que Bernstein situait son théâtre " dans des boudoirs de milliardaires ". Mais pourquoi pas, Bernstein était très riche lui-même, son papa, Marcel, avait fait fortune en important du guano, tout comme ce marquis de la pièce de Labiche Doit-on le dire qui nous précise : " Le guano ce sont des inconvenances d'oiseaux qu'on réduit en poudre pour l'agriculture ".
Denis Le Guenn a l'imprudence de se confier à la méchante Gabrielle : il souffre d'un mal atroce, la jalousie du passé. S'il apprenait un jour, dit-il, qu'Henriette a aimé un autre homme, il vivrait un martyre, et s'enfuirait au bout du monde.
Gabrielle est là
Soyez tranquille, lui dit Gabrielle, qui ne trouve rien de mieux à faire que d'inviter, ensemble, Henriette et Le Guenn, jeunes mariés, et Charlie Ponta, l'ancien amant d'Henriette, dans une villa proche de Deauville.
Nous voici dans la villa. Ici, Henry Bernstein se laisse aller à ce que Jacques Copeau appelait " un procédé de théâtre franchement sommaire et qui surprend sous la main d'un dramaturge aussi rusé que l'est M. Bernstein " : c'est que l'innocent Le Guenn s'entiche furieusement de Charlie Ponta, ne le lâche plus, l'oblige à partager des parties de tennis, de bridge. Et Bernstein va tout droit au bon adage : " chance de cocu " : " Quand Ponta est de la partie, jubile Le Guenn, je deviens imbattable." La salle est ravie, croule de rires. Bien sûr.
Mais tout va se gâter : Gabrielle est là pour ça. Le Guenn et Ponta vont se battre dans le couloir, un vrai pugilat. N'ayez pas peur, tout s'arrangera. " Mon petit mari bien-aimé, je t'appartiens ", dit Henriette à Le Guenn, qui lui donne " un baiser passionné ". " Je me reconnais une infâme, j'ai suivi mon atroce instinct ", avoue Gabrielle à son mari qui la rassure : " Mais je t'aime ! "
Les dialogues du Secret sont, c'est visible, super-brûlants, et, qui plus est, Bernstein tenait à ce qu'ils soient dits à très haute tension, il l'indique sans cesse dans le texte, c'est assez drôle. Exemple : " GABRIELLE (un appel rauque !). _ Henriette ! _ HENRIETTE (avec un rire et un visage d'horreur). _ Ha, ha, ha!... tout était vrai! _ GABRIELLE (intensément). _ Henriette, écoute-moi !... "
Henri Bernstein, qui a obtenu des succès énormes de 1900 à 1940, n'était pas n'importe qui. Robert Kemp raconte ainsi son apparition : " En 1902, Bernstein arrive comme un jeune Hercule. Sa brutalité secoue l'engourdissement des théâtres. Bernstein fait le bousculeur. " Et notons qu'il fut joué, dès ses débuts, par les plus grands acteurs, Lucien Guitry, Simone, Le Bargy, ou Gémier, qui n'était pas qu'un comédien de " boulevard " puisqu'il avait créé Ubu roi.
Les actuels directeurs du Théâtre Montparnasse, Myriam de Colombi et Jérôme Hullot, alertés peut-être par l'adaptation qu'a faite Alain Resnais de l'oeuvre de Bernstein, Mélo, ont fait " le bon choix " : le Secret est l'une des meilleures pièces de l'auteur, sans doute même la meilleure. Les deux jalousies, la jalousie-envie de Gabrielle Jannelot et la jalousie rétrospective de Denis Le Guenn sont bien vues. Mis à part l'engouement trop voulu et trop souligné de Le Guenn pour Charlie Ponta, les actes sont bien construits, et apparemment bien écrits car les acteurs passent sous silence les bouts de phrase trop lourds.
Serge Moati avait commencé la mise en scène, qui a été reprise par Andréas Voutsinas, lequel est un vrai spécialiste de ce théâtre psychologique old-fashioned. les robes d'Henriette et de Gabrielle, signées Loris Azzaro, sont d'une splendeur un peu trop voyante, cela ressemble à un défilé de collection de haute couture, mais ce défaut (agréable) va coopérer au succès de cette soirée, qui pourrait bien durer plus d'une saison.
Fabrice Lucchini (Le Guenn) est très inventif, drôle, brillant. Pierre Vaneck (Jannelot) parfait de tenue. Nicole Jamet (Henriette) juste et charmante. Et Anny Duperey (Gabrielle, rôle numéro un) sait donner, tant elle maitrise son jeu, l'étrange " passion sombre " étudiée par Bernstein.
Le Monde
