La série de concerts-événements, ouverte par Bruce Springsteen dimanche 19 juin à l'hippodrome de Vincennes devant soixante mille spectateurs, se poursuit par le retour des briscards de Pink Floyd, qui se permettent, après dix ans de retraite, d'attirer probablement en deux jours plus de spectateurs (cent soixante mille) que Michael Jackson (cent mille prévus les 27 et 28 juin au Parc des Princes).
Il est vrai que la France a toujours été le pays de prédilection de Pink Floyd. C'est chez nous que le groupe a trouvé son essor à la fin des années 60. C'est dans l'Hexagone qu'il a réalisé plus tard diverses expériences, notamment les bandes sonores de More et de la Vallée, les films réalisés par Barbet Shroeder.
Pink Floyd n'a vraiment jamais été un groupe comme les autres. Rick Wright, Nick Mason, Roger Waters et David Gilmour ont cherché, essayé beaucoup de possibilités, progagé en son temps le light show, multiplié les concerts avec les feux d'artifice et une artillerie d'effets spéciaux, développé l'idée d'un spectacle total, mêlé le rock et les ruines d'une civilisation (à Pompéi), le rock et l'image, le rock et la danse (avec la compagnie de Roland Petit), le rock et le classique (Atom Heart Mother, avec choeurs et orchestre classique). C'est sans doute pourquoi le groupe fondé à Londres il y a vingt-deux ans a touché un public plus large que celui du rock.
Aérienne et structurée, délirant de sons, de cris et de lumière, aux frontières du rêve et de la science-fiction, la musique de Pink Floy, que les Anglais ont, un jour, étiquetée comme du " space rock ", a exploré des espaces intérieurs, mis l'accent aussi sur une dimension esthétique très pure.
Curieusement, Pink Floyd a connu plusieurs leaders. Le premier, Syd Barrett, trouva le nom de la formation, composa les thèmes du premier album (The Piper at the Gates of Dawn), avant de décrocher, victime de l'ère psychédélique. Le second, Roger Waters, inspira ses compagnons durant toutes Les années 70, fut l'organisateur des grandes productions comme Atom Heart Mother, The Wall et surtout Dark Side of the Moon, le plus gros succès de Pink Floyd en France (plus d'un million d'albums vendus) et aux Etats-Unis, une oeuvre dense où le groupe parlait de stress, de folie et de mort dans la société contemporaine. Le troisième, David Gilmour, vient de ressusciter l'ensemble contre les volontés de Roger Waters.
Bien avant le dernier album en compagnie de Waters (The Final Cut), Pink Floyd avait libéré ses membres des contraintes d'une aventure commune. Et ceux-ci, après quelques albums en solo sans éclat particulier, s'étaient retirés. Le retour du groupe autour de David Gilmour a d'abord des motifs financiers. " C'est notre métier de jouer ", ont simplement affirmé les musiciens lors de leur conférence de presse le jeudi 9 juin à Versailles. Mais s'ils ont repris la route, c'est aussi parce qu'ils ont voulu sortir de la brume nostalgique où ils se perdaient. Roger Waters ne souhaitait pas cette résurrection et il a fait valoir ses droits en ce sens : il a fallu une décision de la justice britannique pour que Pink Floyd puisse se reconstituer. Sans Waters. A charge pour David Gilmour, Rick Wright et Nick Mason de prouver qu'ils ont le pouvoir à eux trois de recomposer la magie du passé.
Pink Floyd numéro 3 se présente, bien entendu, avec un son en quadriphonie et un équipement de lumières sophistiquées. Dans le site grandiose de la place d'armes du château de Versailles, il donnera sa nouvelle version d'un grand spectacle de rock dans une explosion de laser et de fumigènes. Il fera un inventaire de l'aventure du groupe : Money, Mother Brick in the Wall, Shine on you Crazy Diamonds, Welcome to the Machine, et aussi des extraits de l'album récemment paru sans Roger Waters, A Momentary Lapse of Reason : une absence momentanée de raison... (1) Qualificatif qui ne correspond nullement à ce retour plus qu'honorable d'un des groupes superstars de l'histoire du rock.
Le Monde
