Le spectacle commence par la projection d'un film de famille de luxe : presque trente ans de la vie d'un homme en dix minutes, sur trois écrans et en quadriphonie, réalisation de Richard Lester. En quelques chansons, de A Hard Day's Night à That Day is Done, le gospel déchirant (co-auteur Elvis Costello) sur Flowers in the Dirt, son dernier album, Paul McCartney rappelle qu'il a écrit et co-écrit en bonne partie la bande originale de cette moitié de siècle.
Ensuite, il apparait en chair et en os et raconte sa vie, accompagné de son épouse, Linda, aux claviers et aux choeurs incertains ainsi que de Hamish Stuart (ex-Average White Band) et Robbie McIntosh (ex-Pretenders) aux guitares, de Wix aux claviers de Chris Whitten à la batterie. Quand il était petit (Twenty Flight Rock d'Eddie Cochran, Ain't That a Shame de Fats Domino) et quand il était vieux (les titres de Flowers in the Dirt, dont une belle version de We Got Married). Mais ça, c'est pour montrer qu'il existait avant, qu'il venait de quelque part (le rockabilly et le rythm'n'blues) et qu'il a poursuivi son chemin vaille que vaille. Entre les deux, il y a eu dix ans de Beatles, auxquels McCartney consacre à peu près la moitié du show. Son regard est déconcertant : presque toutes les chansons sont jouées note pour note ; sur une grosse Rickenbaker rouge, Robbie MacIntosh rejoue les soli de George Harrison _ la brève poussée d'adrénaline de Can't Buy Me Love ou les petites phrases nettes et sèches de Back in USSR _ à l'identique. Seule la voix de McCartney s'est légèrement voilée et se brise plus tôt qu'avant dans les aigus. Et comme il est le seul chanteur du groupe, les harmonies vocales sont systématiquement massacrées par Stuart, McIntosh et Madame qui chante aussi faux que le veut sa légende.
Le show balance constamment entre l'euphorie d'entendre enfin sur scène, en vrai, quelques-unes des plus belles chansons du siècle, et un sentiment de gêne à voir cet homme très ordinaire, sauf par son talent, s'évertuer à retrouver une magie disparue à jamais, qui existe seulement par sa représentation. On finit par ressentir la même émotion trouble qu'à la visite d'un musée de cire. Et le concert se conclut sur la suite Golden Slumbers-Carry That Weight-The End qui fermait la deuxième face d'Abbey Road, le dernier album enregistré par les Beatles, comme si la vraie vie de Paul McCartney s'était arrêtée là.
A Hambourg, mercredi dernier, la ville où les Beatles ont fait leur classes, McCartney a quand même réussi à conjurer par moments ce malaise étrange. On ne pourra jamais s'empêcher d'être injuste avec McCartney, de lui reprocher de ne plus être ce qu'il a été. Et c'est vrai qu'il est un peu mesquin dans le choix des morceaux : pas une chanson ne porte la patte de John Lennon, ça n'aurait pourtant pas manqué d'élégance, mais c'est peut-être la qualité qui lui fait le plus défaut, comme en témoigne le goût douteux des rares effets scéniques. En même temps, on l'aimera toujours, presque pour les mêmes raisons, pour ses chansons (I Saw Her Standing Three, Hey Jude ou Maybe I'm Amazed) et malgré ses chansons (Let It Be, Ebony and Ivory), parce qu'il est gentil, parce qu'il est mièvre. Parce que sans lui, la vie ne serait pas la même.
Le Monde
