Après un premier album méritant et une Victoire de la musique _ catégorie révélations _ méritée, Art Mengo asseyait l'an passé sa réputation d'espoir avec Guerre d'amour, paru chez Columbia. Il révélait, sous une apparente timidité, du style, énormément de style. De ces chansons un peu lasses composées avec Patrice Guirao, Art Mengo savait tirer des formes particulières, de lui seul connues. Une sorte d'élongation de la phrase musicale, un art de la répétition mélodique, de la scansion en douceur de mots simples. De plus, le chanteur toulousain a une voix, râpeuse, chaude, qui permet de rouler un peu de la gorge tout en portant loin.
Introverti, malgré des airs de maçon compétent et rieur, Art Mengo y traduisait les envies (l'amour), la lucidité (la mort), et les rêves (Dieu ? le bien-vivre ? l'art ?) d'une génération partagée entre la crise, la révolte à petit feu, et le cocooning.
Gino, Nous nous désaimerons, Guerre d'amour sont de très belles chansons, où l'on sent la présence d'une culture musicale construite à l'image du personnage : latine pour le ton, française pour la forme, rock pour l'habillage. Restait la dure épreuve de la scène. Art Mengo était un artiste de studio, il lui fallait s'exposer. Il le disait, il était un des nouveaux artistes français les plus attendus au tournant.
Il prit donc son temps, plusieurs mois, avant d'arriver au Casino de Paris, les 2 et 3 mars. Mais le temps ne fait pas toujours l'expérience. Dans l'album, les arrangements jouaient d'un art consommé de la glissade harmonique, des accords dérangeants perchés au juste bord de la dissonance, et de la symbiose entre synthétiseurs, guitares acoustiques et voix. Ces effets sentis, pensés, réfléchis n'étaient guère faciles à rendre en scène. Il fallait, pour y parvenir, rester libre.
Art Mengo aurait pu réussir _ il le prouve fort bien au moins à deux reprises, on l'entend alors seul au piano, relayé en douceur par un guitariste onctueux comme un Carlos Santana, _ n'était cette fâcheuse tendance à vouloir habiller les jeunes espoirs de la chanson française de hardes conventionnelles. Pour sa première prestation scénique d'envergure, Art Mengo est donc rentré dans le moule du rythme à deux temps d'un rock gentil. Le batteur fait office de hache dans cette entreprise de casse concertée. La basse suit et les claviers s'étouffent. Finis les vols planés. Pas un souffle.
S'estompe ainsi la voix de Michel _ Art Mengo est l'anagramme de son nom de famille, mais le public aficionado utilise son prénom, _ son originalité, son sens du crescendo, du swing allongé. Lui, plus décontracté que prévu, papote. En Espagne, dit-il, le deuil se porte longtemps, brutalement ; l'amour est un parti pris. Au cours de cette longue traversée du binaire superflu, Art Mengo, le chanteur, le jeune homme d'opinion, le musicien prometteur, n'a pas cessé d'exister. Il lui faudra à présent s'imposer.
Le Monde
