La dernière fois qu'on n'avait plus entendu les mouches voler à L'Olympia, c'était le 4 juillet 2003. Le commandeur de la bossa-nova, Joao Gilberto, y imposait trois heures de suspens millimétré, ne souffrant aucune toux. Sur les sites de fans, le concert est répertorié à la rubrique "musique et silence".
Mercredi 26 novembre, c'est Leonard Cohen, 74 ans, qui travaille à la réduction du bruit, dans une salle qui affiche complet depuis des mois. Après ses passages aux Nuits de Fourvière et au Nice Jazz Festival, cet été, le poète offrait à L'Olympia une ultime chance à la France de communier sur Suzanne, Tower of Song, I'm Your Man ou Hallelujah, ou encore sur sa version de la Complainte du partisan, chanson écrite à Londres en 1943 par Emmanuel d'Astier de la Vigerie et Anna Marly. On dit Joao Gilberto si fou qu'il aurait poussé son chat à bout, au point que l'animal sauta du 24e étage. Le Brésilien est une légende qui impose le cérémonial.
Cohen aussi, orfèvre du son où tout est code - les révérences, les trois heures de récital ; le genou mis à terre, le chapeau mou tombant sur les yeux. Le Canadien n'a poussé aucun félin au suicide. Mais il ne s'est pas épargné les excès jusqu'à l'épuisement en 1993. En 1994, il avait rejoint le centre bouddhiste de Mount Baldy, près de Los Angeles, et pris son nom de moine, Jikan, "le silence entre deux pensées". Le silence est parfois long.
Leonard Cohen a misé sur la rareté, apparition quand il apparaît, religion quand il chante, à son rythme, lent, très lent - il confia par le passé au mensuel Mojo que la prise de speeds (amphétamines) l'aidait à retrouver le rythme normal des humains. La voix grave conduit le corps habilement plié, enveloppé d'un complet-veston impeccable. Comme Joao Gilberto, Cohen peut paraître désuet. Encore un point commun : ce sont des monstres d'invention, mais le génie est dans les interstices.
Aussi, pour son retour en scène après quatorze ans d'absence, choisit-il, juif aux origines russes né à Montréal, de ramener l'Europe centrale (clarinettes, valses), la péninsule Ibérique (guitare portugaise, laud, bandurria...) au centre des préoccupations du folk américain. Les six musiciens - dont le guitariste espagnol Javier Mas et le bassiste "historique" Roscoe Beckes - et les choristes, les soeurs Webb et Sharon Robinson, sont exceptionnels. Et le concert, une expérience. Le Monde
