Deux rites _ le thé et le gâteau d'anniversaire _ rythment le temps qui passe dans Entre nous soit dit du Britannique Alan Ayckbourn, un auteur et metteur en scène très prisé outre-Manche. Il affectionne la comédie, voire la farce, genres auxquels il injecte une bonne dose de noirceur et de satire sociale. Il y a ainsi dans Entre nous soit dit quelques dialogues édifiants sur la femme au foyer.
Toute l'intrigue se noue autour de la voiture délaissée par Vera, épouse de Denis. Survient un voisin, Neil, intéressé par l'affaire. Pam, sa compagne, pourrait ainsi aller suivre des cours du soir et, qui sait, le laisser dormir tranquille. Le très rigide Neil et le sautillant Denis se prennent d'amitié. Entre Vera et Pam, l'ambiance est plus morose. A ce quatuor mal assorti, il convient d'ajouter la mère abusive de Denis, Marjorie.
Dans l'ensemble, la vie manque d'alternative : on se retrouve soit pour prendre le thé, soit dans le garage où Denis ne cesse de bricoler, quoi qu'il advienne. Toute tentative de communication est sapée par ce quiproquo de situation. On se parle sans se comprendre et, pour finir, la terrible légèreté de Denis conduira Vera à la folie.
Le Théâtre La Bruyère, que dirige Stephan Meldegg, est une scène privée parisienne de bonne tenue, où les auteurs contemporains ont leur place. Endossant le rôle du metteur en scène, le directeur de l'établissement a fait, peut-être inconsciemment, trop de concessions à la comédie. Son spectacle reste sagement réaliste. Il manque de folie, de rythme, les rires fusent bien souvent sur les situations les plus racoleuses de la pièce d'Ayckbourn qui, il est vrai, joue sur tous les tableaux dans cette comédie habile qui pourfend la lâcheté de Denis le rieur. Le spectacle vire au drame, bien sûr, mais de manière trop monolithique.
Les acteurs, pourtant, sont corrects. Jean-Luc Moreau, hier docteur au chevet du malade de Copi/Lavelli, est parfait dans son rôle de quadragénaire gai et égoiste. Henri Garcin est Neil, impeccablement coincé et empesé, toujours en retard d'une guerre, mais lucide ("Les femmes ont besoin d'un roc, le problème c'est que moi je suis plutôt un flan", confesse-t-il). Attica Guedj est Pam, sa femme dévorée par l'ennui et le désir. En mère abusive, Yvonne Clech est irritante à souhait. Quant à Michèle Simonnet, elle joue Vera sur une belle et large palette, tout aussi maladroite et touchante dans son empressement au bonheur que dans sa honte du malheur.
Le Monde
samedi 18 mars 1989
vendredi 10 mars 1989
Cats (Théâtre de Paris)
Les Français aiment la comédie musicale, ils en rêvent et, sur ce sujet, le consensus entre spectateurs et gens de scène est total. Seulement, chaque fois que quelqu'un se risque à sauter le pas, les mêmes haussent les épaules. Les Français, dit-on, savent faire de très belles choses, mais la comédie musicale non, ça n'est pas leur affaire. Il est vrai que les réussites sont rares et que, comme pour tout ce qui est musical, le coût d'une production est tel qu'un demi-succès équivaut à un échec.
Or, actuellement, le Starmania de Michel Berger prolonge au Marigny son succès du Théâtre de Paris, où il est remplacé par Cats de Llyod Webber, créé il y a huit ans à Londres et qui, depuis, n'a cessé de triompher à New-York, Tokyo, Vienne, etc. Cats est une vraie comédie musicale. Sur de courtes histoires de chats sans lien entre elles, de T.S. Eliot très bien adaptées en français par Jacques Marchais, c'est un spectacle entièrement chanté par des gens qui dansent, avec des tableaux d'ensemble, des enchainements de cinéma, des numéros en solo, des chansons de Top 50 et des récitatifs. La musique de Llyod Webber exige des vraies voix étendues plus naturellement, le sens du rythme et un souffle à toute épreuve.
Parisien autant que New-Yorkais, le producteur Mel Howard a fait le pari de monter Cats à Paris et à l'américaine (le Monde du 11 février), c'est-à-dire avec le luxe et le professionnalisme _ et les moyens _ qui font la légende de Broadway. Il y a mis le prix, le temps, a passé des centaines d'auditions et a réussi ce qui jusqu'à présent semblait utopique : réunir des danseurs qui savent chanter sans avoir besoin de play-back, des chanteurs capables de bouger, les uns et les autres pouvant tenir un ou plusieurs rôles _ les nommer tous est impossible! _ et former un ensemble parfaitement cohérent.
C'est miraculeux. Le Théâtre de Paris est complètement transformé, le décor dû à Paul Gallis de décharge publique pour féérie foraine, avec carcasses de voitures et nuit étoilée de lampions, se prolonge dans la salle, grimpe aux balcons. Les costumes et les maquillages de John Napier témoignent d'une somptueuse imagination... A vrai dire, on est loin du spectacle de la création, mis en scène par Trevor Nunn à Londres en 1981, qui était fait avec peu de choses, mais entrainait dans le rude univers des chats de gouttière, voyous arrogants, seigneurs lubriques et capricieux.
Ici on a plutôt à faire à ces chats sans puces que l'on voit à la télévision trottiner sur des parquets bien cirés pour manger leurs croquettes favorites, avant de consentir à ronronner sur les genoux de la dame qui les nourrit. Ici, c'est l'univers strass et paillettes de la comédie musicale. C'est un choix et il est assumé avec autant d'élégance que d'humour. Les éclairages de David Hersey sont raffinés, les enchainements se font à la perfection, il y a de la machinerie et des fumigènes, des effets de magie, la chorégraphie reste comme à Londres et à New-York celle de Gillian Lynne. Il y a des danseurs virtuoses, des acrobaties, des scènes émouvantes, d'autres de fantaisie, des batailles dansées, des nostalgies chantées, des gags, des sketchs burlesques _ en particulier celui du vieux chat tragédien et matamore... Il y a une jeunesse et un punch éblouissants.
A un moment où la mode est de s'attendrir sur les chats presque autant que sur les bébés, ce spectacle correspond à une attente du public. Le soir de la générale il applaudissait debout et ne se lassait pas de clamer son enthousiasme. On avait passé une belle soirée de charme.
Le Monde
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