vendredi 10 mars 1989

Cats (Théâtre de Paris)

Les Français aiment la comédie musicale, ils en rêvent et, sur ce sujet, le consensus entre spectateurs et gens de scène est total. Seulement, chaque fois que quelqu'un se risque à sauter le pas, les mêmes haussent les épaules. Les Français, dit-on, savent faire de très belles choses, mais la comédie musicale non, ça n'est pas leur affaire. Il est vrai que les réussites sont rares et que, comme pour tout ce qui est musical, le coût d'une production est tel qu'un demi-succès équivaut à un échec. Or, actuellement, le Starmania de Michel Berger prolonge au Marigny son succès du Théâtre de Paris, où il est remplacé par Cats de Llyod Webber, créé il y a huit ans à Londres et qui, depuis, n'a cessé de triompher à New-York, Tokyo, Vienne, etc. Cats est une vraie comédie musicale. Sur de courtes histoires de chats sans lien entre elles, de T.S. Eliot très bien adaptées en français par Jacques Marchais, c'est un spectacle entièrement chanté par des gens qui dansent, avec des tableaux d'ensemble, des enchainements de cinéma, des numéros en solo, des chansons de Top 50 et des récitatifs. La musique de Llyod Webber exige des vraies voix étendues plus naturellement, le sens du rythme et un souffle à toute épreuve. Parisien autant que New-Yorkais, le producteur Mel Howard a fait le pari de monter Cats à Paris et à l'américaine (le Monde du 11 février), c'est-à-dire avec le luxe et le professionnalisme _ et les moyens _ qui font la légende de Broadway. Il y a mis le prix, le temps, a passé des centaines d'auditions et a réussi ce qui jusqu'à présent semblait utopique : réunir des danseurs qui savent chanter sans avoir besoin de play-back, des chanteurs capables de bouger, les uns et les autres pouvant tenir un ou plusieurs rôles _ les nommer tous est impossible! _ et former un ensemble parfaitement cohérent. C'est miraculeux. Le Théâtre de Paris est complètement transformé, le décor dû à Paul Gallis de décharge publique pour féérie foraine, avec carcasses de voitures et nuit étoilée de lampions, se prolonge dans la salle, grimpe aux balcons. Les costumes et les maquillages de John Napier témoignent d'une somptueuse imagination... A vrai dire, on est loin du spectacle de la création, mis en scène par Trevor Nunn à Londres en 1981, qui était fait avec peu de choses, mais entrainait dans le rude univers des chats de gouttière, voyous arrogants, seigneurs lubriques et capricieux. Ici on a plutôt à faire à ces chats sans puces que l'on voit à la télévision trottiner sur des parquets bien cirés pour manger leurs croquettes favorites, avant de consentir à ronronner sur les genoux de la dame qui les nourrit. Ici, c'est l'univers strass et paillettes de la comédie musicale. C'est un choix et il est assumé avec autant d'élégance que d'humour. Les éclairages de David Hersey sont raffinés, les enchainements se font à la perfection, il y a de la machinerie et des fumigènes, des effets de magie, la chorégraphie reste comme à Londres et à New-York celle de Gillian Lynne. Il y a des danseurs virtuoses, des acrobaties, des scènes émouvantes, d'autres de fantaisie, des batailles dansées, des nostalgies chantées, des gags, des sketchs burlesques _ en particulier celui du vieux chat tragédien et matamore... Il y a une jeunesse et un punch éblouissants. A un moment où la mode est de s'attendrir sur les chats presque autant que sur les bébés, ce spectacle correspond à une attente du public. Le soir de la générale il applaudissait debout et ne se lassait pas de clamer son enthousiasme. On avait passé une belle soirée de charme. Le Monde

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