mardi 30 décembre 1980

Zouc (Bobino)

Zouc réapparaît à Bobino et rouvre pour nous son " album ", son cahier d'images, de caricatures réalistes et tragiques dessinées avec une multiplicité de petits détails apparemment insignifiants, mais qui donnent la vie. Étonnante jeune femme vêtue de noir, cheveux tirés en arrière, et dont le corps corpulent, au premier abord déconcertant, est utilisé à merveille pour retracer les faits et gestes de l'existence. À l'encontre d'autres caricaturistes de la scène, les personnages, les instantanés saisissants de Zouc surgissent avec une grande innocence, avec une pureté infinie, sans repoussoir, rien qu'avec des élans intérieurs. Des êtres de chair et de sang, fortement présents, avec leurs singularités, leurs gestes, leur parler, leur silences, leur musique, peuplent brusquement la scène avec leur fougue, leur folie, leur démesure, avec leurs existences qui poursuivent naturellement leur propre continuité. Les gens et les choses de la vie défilent sous leur lumière crue, avec leur rudesse, leur violence et leur cruauté, leurs émotions et leur drôlerie, leur beauté aussi. La vieille femme aux mains arthritiques, une bosse dans le dos, raconte le feuilleton de la télévision, la petite fille pleure, l'infirmière de l'hôpital va d'un malade à l'autre, le dragueur du bal populaire va vite en besogne, la mondaine ne quitte pas le ton guindé et maniéré, Mme Fonalmeun gesticule, agacée, sans pouvoir raccrocher le récepteur du téléphone. Au dixième de seconde, mille personnages apparaissent ainsi sur scène et vivent intensément dans leur propre décor, leurs propres odeurs, sans que l'artiste ait besoin d'accessoire - ou si peu : une chaise, un mouchoir et un écran blanc. Le rire offert par Zouc est précieux, car il jaillit de la vie elle-même, et il repose sur une tendresse des gens et une forme d'optimisme. En dépit de tout. Le Monde

vendredi 14 novembre 1980

Un roi qui a des malheurs (La Bruyère)

Rémo Forlani nous entraîne de son bistrot parisien dans une maison de santé à la campagne, la clinique Harmonique, où une charmante dame férue de naturisme, de diététique et d'homéopathie, régénère par la bonne humeur, des cocktails d'herbes et de fleurs des champs et des berceuses folkloriques le lot de neurasthéniques, d'anorexiques, d'allergiques et d'alcooliques dont la vie moderne, la publicité aidant, lui assure avec régularité le renouvellement. Ils sont soigneusement triés pour leur représentativité. Il y a le banquier suisse, la petite putain de Montmartre, l'écrivain raté, la libraire pour intellectuels du XVI e arrondissement, le prêtre ouvrier qui se cachait sous la défroque marxiste-léniniste d'un lecteur de Libération, et qui semble sorti d'un roman de M . Michel de Saint-Pierre récrit dans le style furieux par M . Jean Cau. On a mis dans sa bouche un de ces morceaux de bravoure que le public attend et applaudit de confiance. La chansonnette chez M . Rémo Forlani peut s'enfler d'un souffle pamphlétaire et la romance de carrefour se monter au ton du cantique d'assaut. Mais la satire, ici, n'est jamais ni acerbe ni méchante. Le fouet de M . Forlani est un petit martinet de branches de lilas qui chatouille plus qu'il ne fustige. Le Céline jovial ou le René Clair amer qui apparaissait par moments dans le café Snèffle a trempé un peu ses vertus dans un bol de tisane. Il s'est mis au régime de la clinique Harmonique. C'est un régime rafraîchissant. Dans une lumière printanière, sous la treille de raisins que l'usine à décors de M . Jacques Marillier a fournie, Mlle Micheline Luccioni et M . Dominique Paturel trinquent joyeusement avec leurs camarades à un succès que seule la critique s'est donné l'air de bouder.

mardi 7 octobre 1980

L'habilleur (Michodière)

Une troupe de théâtre shakespearien en tournée. Un homme de la coulisse – l'habilleur – est entièrement dévoué au chef de la compagnie qui, bien que brillant, n'en est pas moins tyrannique. L'habilleur tâche avec grand peine de supporter la vedette sur le déclin, alors que la compagnie elle-même se démène pour poursuivre la tournée en plein blitz de Londres.

mercredi 5 mars 1980

Les marionnettes de Salzburg (Théâtre du Ranelagh)

Lorsqu'on évoque Salzbourg, les mélomanes pensent à Mozart, quant aux marionnettes, chacun sait qu'elles font la joie des enfants, et mieux encore si l'on en croit cette phrase de Mirabeau, dont l'authenticité a pourtant été mise en doute : " Les marionnettes divertissent la noblesse, réjouissent le clergé et enthousiasment le tiers état. " Aussi n'est-il pas besoin de beaucoup de perspicacité pour deviner que les Marionnettes de Salzbourg, venues donner au Théâtre du Ranelagh trois opéras de Mozart : " la Flûte enchantée ", " l'Enlèvement au sérail ", " Don Juan " ainsi que " le Barbier de Séville " de Rossini font salle comble depuis le 25 février (on ne saurait affirmer qu'il reste beaucoup de billets à vendre jusqu'au 16 mars), et que, en matinée, plus particulièrement, la moyenne d'âge est sensiblement moins élevée qu'au palais Garnier, Créées en 1913 par Anton Aicher, qui présenta d'abord " Bastien et Bastienne ", les Marionnettes de Salzbourg ont beaucoup évolué depuis, mais sont restées dans la famille : Gretl Aicher, qui les a amenées à Paris, est la petite-fille d'Anton et la fille d'Hermann Aicher, qui a perfectionné notablement ce qui, à l'origine, relevait davantage de l'artisanat que d'une utilisation systématique des techniques modernes.

jeudi 14 février 1980

Tovaritch (Théâtre de la Madeleine)

Tovaritch est une comédie très amusante. Imagine-t-on le général Ouratief, ancien aide de camp du tsar, et sa femme, la grande duchesse Tatiana Petrovna, domestiques chez un certain Arbeziat, opulent député socialiste de la III e République ? La situation peut être fertile en quiproquos et elle prête à des rebondissements quand on sait qu'Arbeziat, qui se dit socialiste d'affaires et qui trafique sur le pétrole, reçoit les gouverneurs de la Banque de France, les commissaires du Guépéou et de grandes dames de la Cour d'Angleterre émoustillées par les idées avancées, tous, à de titres divers, connaissances intimes du couple princier russe. M . Jacques François dans le rôle du général Ouratief est plein de distinction et de grâce. Il raffine trop dans l'exquis pour ne pas faire chavirer le cœur des petites bourgeoises. Mlle Françoise Fabian n'a pas la pétulance d'Elvire Popesco mais elle apporte dans le rôle de la grande-duchesse un mélange assez piquant de férocité et de tendresse. Ils s'évertuent tous les deux d'une manière touchante, avec plus d'application chez M . Jacques François, à prendre l'accent russe.

samedi 9 février 1980

Le soulier de satin (Théâtre d'Orsay)

Le Soulier de satin, dans une version allégée, est créée en 1943 à la Comédie-Française par Jean-Louis Barrault, qui conçoit ce spectacle comme « une réponse de vitalité à une période d'Occupation ». Sur une musique d'Arthur Honegger, la pièce est portée par Jean-Louis Barrault (Rodrigue) et Marie Bell (Prouhèze). Elle obtient un très vif succès, au point que Barrault la reprendra cinq fois, la dernière en 1980 dans sa version intégrale, au Théâtre d'Orsay.